AUGMENTATION DES TARIFS DES FORFAITS INTERNET AU BÉNIN : Un coup dur porté à la promotion du numérique

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Le débat sur le coût de l’accès à Internet prend une nouvelle dimension au Bénin. Depuis début août 2026, la disparition des offres internet dites « illimitées » à 5 000 et 10 000 FCFA chez MTN Bénin et Moov Africa Bénin a provoqué une vague de réactions chez les consommateurs. Certaines offres présentées comme illimitées démarrent désormais à 15 100 FCFA pour 30 jours. Une évolution tarifaire qui intervient au moment même où le pays affiche une ambition de plus en plus forte en matière de transformation digitale et d’intelligence artificielle.

Le paradoxe mérite donc d’être posé. Comment vouloir faire du numérique un moteur du développement économique et social tout en rendant son principal carburant, la connexion Internet, moins accessible à une partie de la population ? La question est d’autant plus légitime que le Bénin vient de renforcer son architecture institutionnelle autour du numérique avec un ministère de la Transformation digitale et de l’Innovation chargé notamment de conduire la stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle.

Il ne s’agit évidemment pas de nier les réalités économiques auxquelles sont confrontés les opérateurs de télécommunications. Investissements dans les infrastructures, maintenance des réseaux, déploiement de nouvelles technologies et amélioration de la qualité de service ont un coût. D’ailleurs, les données de l’ARCEP montrent que les réseaux 4G des opérateurs affichent actuellement des débits largement supérieurs aux seuils de référence fixés par le régulateur. Mais la question fondamentale reste celle de l’accessibilité : à quoi sert une infrastructure numérique performante si une partie des citoyens ne peut plus l’utiliser suffisamment en raison de son coût ?

L’Internet n’est plus un simple outil de divertissement. Il est devenu une infrastructure économique. Pour un étudiant, c’est un moyen d’accéder aux ressources pédagogiques, aux formations en ligne et aux outils d’intelligence artificielle. Pour un journaliste, il constitue un outil de travail quotidien. Pour un entrepreneur, il permet de communiquer avec ses clients, de faire du commerce, de promouvoir ses produits et parfois de gérer l’ensemble de son activité. Pour les créateurs de contenus, les développeurs, les community managers, les graphistes, les freelances et les travailleurs à distance, une connexion abondante et abordable est pratiquement une matière première.

La hausse du coût des forfaits risque donc de produire un effet bien plus large qu’une simple augmentation d’une dépense mensuelle. Elle peut réduire le temps passé en ligne, ralentir les activités professionnelles, limiter l’accès aux plateformes numériques et contraindre certains utilisateurs à renoncer à des services pourtant devenus indispensables. Le premier secteur à subir le choc pourrait précisément être celui que les politiques publiques cherchent à développer : l’économie numérique.

Le problème est encore plus évident lorsqu’on parle d’intelligence artificielle. L’IA ne se développe pas dans le vide. Elle nécessite des utilisateurs connectés, des étudiants capables d’expérimenter les outils, des développeurs pouvant accéder aux plateformes, des entreprises pouvant exploiter les services cloud et des administrations capables de déployer des solutions numériques. Promouvoir l’IA tout en rendant l’accès à Internet plus coûteux revient, dans une certaine mesure, à construire des salles informatiques modernes tout en demandant aux utilisateurs de payer davantage pour franchir la porte.

C’est là que se situe le véritable paradoxe. Le Bénin s’est doté d’une stratégie nationale d’intelligence artificielle et de mégadonnées et multiplie les initiatives destinées à développer les compétences numériques. Le pays a notamment organisé en juin 2026 sa première Olympiade nationale d’intelligence artificielle, avec 150 élèves venus des 11 départements. Ces initiatives sont pertinentes. Mais leur impact sera limité si l’accès quotidien aux outils numériques devient trop coûteux pour les jeunes qui doivent justement apprendre à les utiliser.

Il faut également regarder la question sous l’angle de l’inclusion. La transformation numérique ne peut pas être réservée à ceux qui disposent d’un revenu suffisamment élevé pour absorber une facture Internet multipliée par deux ou trois. L’objectif devrait être de faire entrer davantage de citoyens dans l’économie numérique, et non de créer progressivement une fracture entre ceux qui peuvent se connecter sans contrainte et ceux qui doivent constamment arbitrer entre leurs besoins essentiels et leur consommation de données.

La réaction de l’ARCEP montre d’ailleurs que la question ne laisse pas indifférent le régulateur. Le 12 août 2026, l’autorité a échangé avec l’Association des consommateurs à la suite des contestations suscitées par les changements tarifaires. L’ARCEP a par ailleurs expliqué que les offres à 5 000 FCFA n’avaient pas totalement disparu des catalogues, tout en précisant que certains avantages supplémentaires liés aux programmes de fidélisation étaient désormais réservés aux offres à partir de 15 000 FCFA. Cette nuance est importante : le débat ne doit pas être construit sur l’idée simpliste d’une disparition totale de toute offre à 5 000 FCFA. Le véritable sujet est plutôt l’évolution du rapport entre le prix payé, le volume de données disponible, les conditions d’utilisation et les besoins réels des consommateurs.

C’est précisément pourquoi le gouvernement doit éviter de regarder cette question uniquement comme un problème commercial entre opérateurs et abonnés. Le prix de l’Internet est désormais une question de politique publique. Il touche l’éducation, l’emploi, l’entrepreneuriat, la communication, l’innovation, l’administration électronique et la compétitivité du pays.

Le rôle de l’État n’est pas nécessairement d’imposer artificiellement des tarifs aux opérateurs. Il doit plutôt créer les conditions d’un marché suffisamment concurrentiel pour que l’amélioration des réseaux ne se traduise pas mécaniquement par une exclusion des consommateurs les moins solvables. Il doit également encourager des offres adaptées aux étudiants, aux jeunes entrepreneurs, aux créateurs de contenus et aux travailleurs du numérique, dont la consommation de données est structurellement plus importante.

Car une politique numérique cohérente ne devrait pas seulement mesurer le nombre de kilomètres de fibre optique déployés, le taux de couverture 4G ou le nombre de services publics disponibles en ligne. Elle doit aussi se demander : combien de Béninois peuvent réellement utiliser ces infrastructures chaque jour, sans que le coût de la connexion ne devienne un obstacle ?

Le Bénin a fait le choix stratégique de miser sur le numérique et l’intelligence artificielle. Ce choix peut produire des résultats considérables en matière d’emploi, d’innovation et de transformation de l’économie. Mais pour que cette ambition soit crédible, l’Internet doit rester suffisamment accessible pour permettre au plus grand nombre d’en être acteur.

Autrement dit, on ne peut pas vouloir démocratiser le numérique et, dans le même temps, laisser son coût devenir progressivement un facteur d’exclusion numérique. La véritable réussite de la transformation digitale ne sera pas seulement d’avoir des infrastructures modernes et un ministère dédié à l’IA. Elle sera de permettre à l’étudiant, à l’artisan, au commerçant, au journaliste, à l’entrepreneur et au jeune développeur de pouvoir effectivement se connecter, apprendre, produire, vendre, créer et innover.

Le débat sur les forfaits Internet devrait donc dépasser la colère immédiate des consommateurs. Il devrait ouvrir une réflexion nationale sur le modèle numérique que le Bénin veut construire. Si l’Internet est l’autoroute de l’économie numérique, encore faut-il que le péage ne soit pas trop élevé pour ceux que l’on invite à prendre la route.

Sébastien YANGA

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